Un témoignage de Grèce - Le Taygète à Quarante Ans

Le texte suivant nous est envoyé par la mère d'un malade. Il montre le déchirement d'une famille mixte (le père grec, la mère française) résidant en Grèce, détruite par la schizophrénie frappant d'abord le fils mais qui, en même temps, tout autant, au travers du fils supplicie aussi ses parents et sa soeur.

Repris in extenso, ce témoignage poignant est l'illustration, particulière et concrète cette fois, mais d'autant plus insoutenable, des situations intolérables et de l'absurdité institutionnalisée (dans le pays berceau du rationalisme occidental!) Les différents articles de ce site ne cessent déjà de dénoncer l'indifférence et les absurdités, qu'on les constate en Belgique ou ailleurs. Mais nos articles ne peuvent toutefois dire que des généralités qui semblent parfois un peu abstraites et peuvent donc rester lointaines. La réalité crue, immédiate, dépasse toujours la fiction. Et c'est cette réalité qui compte, c'est elle qui nous éclate ici au visage, grâce à ce témoignage.

Le récit est authentique. Cependant, le lecteur comprendra que les noms des protagonistes ont été changés et que l'auteur a préféré conserver l'anonymat.


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LE TAYGETE À QUARANTE ANS

19/01/03.

Il y a quelques jours j'appelle la Délégation de la Commission Européenne en Grèce. Oui, on m'aidera à la bibliothèque à trouver les textes concernant la protection de la personne.
Hier, je suis allée à la délégation. La réceptionniste, Cerbère glacé et peinturluré fait barrage dans son misérable espace d'entrée d'immeuble aménagée. Coup de fil à l'intérieur: «Cette dame dit qu'elle a parlé à M. Anguelopoulos et veut consulter les décrets concernant la protection de la personne. Elle raccroche: "Prenez les imprimés qui sont dans les casiers". Pas question de faire une recherche personnelle. Effectivement il y a à l'extérieur deux casiers dont chaque case porte la page de couverture des différents imprimés de la C.E.E.. On soulève un volet et on prend les fascicules empilés dans les casiers. C'est précisément celui qui concerne les droits de la personne qui est vide. Il faudra repasser dans une semaine.

Je suis allée auparavant au consulat de Norvège parce que j'ai entendu dire que les problèmes de santé psychiatrique sont mieux envisagés en Norvège qu'en C.E.E.. La réceptionniste voyant que je n'ai pas Internet m'a imprimé la liste de tous les hôpitaux psychiatriques de Norvège! Naturellement, en norvégien mais du moins ai-je des adresses. J'ai aussi, en anglais une notice sur le système de santé en Norvège.
Après la C.E.E. je suis allée à l'ambassade américaine: la veille en corrigeant la copie d'une amie étudiante en psychologie j'ai relevé le nom d'un psychiatre américain qui souligne la destruction de la famille provoquée par l'anormalité d'un de ses membres. Un contact avec ce médecin pourrait aider. Après avoir fait la queue, passé le sas, on me dit que l'on ne donne aucune information sur les citoyens américains. A ce moment là je n'ai pas eu l'idée de chercher du côté faculté de médecine de New-York et je suis partie.

Démarches spasmodiques. Qu'aller faire en Norvège ou à New-York? Comportement de noyé.
La veille au soir j'avais eu un rendez-vous avec une avocate à qui une amie avait parlé. Une femme d'un embonpoint joyeux, teinte en blonde, respirant l'intelligence et la joie de vivre. Dès qu'elle m'a vue, elle m'a dit qu'elle me plaignait beaucoup mais qu'il n'y avait strictement rien à faire. Le dossier que je lui ai montré comportant la liste des internements, quelques diagnostics et les photos de l'appartement dévasté l'ont confortée dans son opinion. Qui accepterait d'être responsable, en cas de tutelle, vu la dangerosité du malade? La seule chose à pratiquer est l'internement sous contrainte qui ne dure que six mois après lesquels le malade est lâché dans la nature, ne prend plus ses médicaments, rechute, commet ou non un crime, nécessite une autre intervention sous contrainte ou un emprisonnement. C'est tout. Il n'y a pas de suivi médical des malades qui refusent de se faire soigner.

Ce matin, marche habituelle d'une heure et demie avec Ingrid. La Méditerranée a des allures de Manche, il pleut un peu et il fait frisquet. Il y a du vent. Ingrid me demande le résultat de mes démarches.
C'est toi qui as besoin d'un psychiatre! Pour qui tu te prends? Est-ce que tu es connue pour avoir une quelconque influence? Est-ce que tu as de l'argent? Tu veux régler un problème qui sera résolu dans cent ans et encore ! Tu ferais mieux de t'occuper de toi et de voir comment vivre pour toi. A quoi te sert ta souffrance? C'est toi la malade!
Ingrid est pragmatique. Elle sait mettre les points sur les i.

Hier, consultation chez le psychiatre. Il ne cache pas son inquiétude et craint un suicide ou une agression qui peut être tournée contre nous ou lui-même. Il confie que ses amis psychiatres lui conseillent d'éloigner le malade le plus loin possible à l'étranger pour mettre une barrière difficilement franchissable entre son patient et lui-même au moment où « relâché » au bout des fameux six mois, le malade rechutera inévitablement. Il me donne un papier à destination du Procureur: «...le malade présente une manie de la persécution qui englobe ses parents et quiconque est en relation avec lui. Toutes personnes «le trompent», «se moquent de lui», «lui veulent du mal» et «l'agressent». Il habite seul sans contact avec quiconque. Il est tourmenté par des fantasmes de meurtre et exprime souvent être poussé à tuer son père et sa mère. Par trois fois il a battu son père. Il a par ailleurs une tendance suicidaire. Le malade est extrêmement dangereux pour lui-même et pour les autres. Son hospitalisation sous contrainte est recommandée».
Je devais porter ce papier au procureur au cas où dans le courant de l'après-midi les nouvelles seraient encore plus alarmantes ou inexistantes en cas de suicide.
Il ne se suicidera pas, je le sais. Il a trop peur de la mort et a jusqu'ici fait deux pseudo tentatives qui étaient des appels au secours. Appels au secours qu'il refuse.
Ce qui met ce projet d'internement en suspens c'est qu'on sait parfaitement que le malade, quand il sortira, aura une agressivité décuplée envers les personnes qui ont demandé l'hospitalisation sous contrainte. Le recours au Procureur sera une arme à double tranchant tant que le suivi médical à la sortie ne sera pas obligatoire.

28 janvier. J'ai envie de mourir. Je ne suis pas dans un film américain. Si c'était le cas, on verrait la mère consulter toutes les lois concernant la protection et les droits de la personne, trouver le vice de forme pour permettre de créer des établissements destinés aux psychopathes dangereux qui ne veulent pas coopérer. Ils sortiraient de ces établissements guéris, heureux, insérés socialement, peut-être avec quelques séquelles mais pas inquiétantes, juste de quoi leur faire accepter et faire accepter aux autres leur différence, juste de quoi lancer un beau message d'humanité et de solidarité. Je ne suis pas dans un film américain.
J'ai conscience de la montagne à soulever, j'ai conscience de la quasi-impossibilité de ce que je demande, j'ai surtout conscience de la solitude et du mal que me fait ce cancer à force de vivre la peur, les situations extrêmes, l'urgence au quotidien, l'effritement de mes forces usées pour rien et celle de l'économie familiale où il n'est pas un sou qui ne passe dans l'entonnoir. Que je vive plus que chichement n'est pas le plus important. Le plus important est la souffrance de ce malade ravagé par sa haine, par ses intentions de meurtre et de suicide, vivant avec, seule, sa violence qui le pousse inexorablement à tout casser dans son environnement, à vivre dans un espace qu'elle a transformé en un cloaque écoeurant. Seul. Sans autre contact que celui de son psychiatre contre lequel il commence à nourrir aussi des intentions de meurtre.

Cela fait trois ans que je ne l'ai pas vu. J'étais déjà partie de la maison avant le déménagement. Ma fille est d'abord partie. Puis cela a été moi et enfin mon mari. Il est resté seul avec uniquement ses affaires et nous devions lui trouver un appartement. C'est nous qui devions nous en occuper. Nous naturellement, puisqu'il est lui-même dans l'incapacité de prendre la moindre décision, d'effectuer le moindre choix. Il ne sait que donner des ordres. Et naturellement les choses ont stagné et j'ai continué à payer pour lui seul le loyer d'un grand appartement. Je dis «j'ai payé» parce que depuis des années mon mari, démoli par l'état de son fils, ne travaillait plus.
Six mois plus tard sous la menace d'une expulsion, expulsion factice pour éviter encore des frais, obtenue grâce à la collaboration de l'avocat humain de la propriétaire, il a fallu déménager, le déménager. Lorsque nous avons pu entrer, le jour de son déménagement, nous avons trouvé l'appartement que nous occupions dans un état qui dépasse toute description. Il y vivait comme une bête devenue folle à force de se sentir traquée. Nous avons trouvé les moquettes brûlées, une odeur d'urine dans la chambre de ma fille, toutes portes et fenêtres en morceaux, des éclats de vitres partout, le sol de la cuisine rongé par le jus des sacs poubelles amoncelés, une bouteille projetée sur le mur de notre chambre à l'endroit du lit. Ce n'était pas de la crasse, c'était la folie. L'humain déshumanisé, le fin fond de la déchéance. Et encore, lorsque je suis arrivée ma fille avait fait un premier nettoyage.

Je ne sais jusqu'à quand j'aurai la force d'écrire. A peine suis-je réveillée, j'ai déjà les yeux chauds de larmes. Ce n'est pas une dépression nerveuse. J'ai vu une émission à la télé: la dépression ôte l'envie de tout. Hier, je me suis forcée à me maquiller, moi qui ne le fais qu'aux rares occasions où il est donné qu'on se «pomponne», je me suis forcée à bien m'habiller, je me suis forcée à aller au cours de Yoga (quand je suis allée aux toilettes j'avais les yeux tout barbouillés de mascara, un vrai clown, gare à la décontraction!) Je lutte dans le vide, je me sens paralysée. Est-ce que la folie est contagieuse? Je souffre de le savoir souffrir et d'être impuissante.
Si j'allais le trouver, il m'insulterait, voire me battrait, piquerait une crise et casserait. Communication impossible, je le sais très bien.
Hier je me suis acheté aux soldes un pyjama et une chemise de nuit. J'ai oublié depuis quand je ne m'étais pas acheté quelque chose. J'ai même choisi ce qui m'allait le moins mal. Et faisant foin des économies, j'ai allumé le radiateur. D'habitude je fais des économies sordides et les 11 euro de la bouteille de gaz me semblent de la dilapidation. Est-ce que ça veut dire que je ne m'abandonne pas?

J'ai refusé une invitation pour aujourd'hui. Je sens que tout m'indiffère. Cette invitation, je l'ai refusée avec hargne: je dois en vouloir aux autres d'être impuissants. Pire, je refuse le contact social.
Est-ce que cette maladie est contagieuse? Ce n'est pas de compassion ni d'affection dont j'ai besoin (qu'est-ce que l'affection?) J'ai besoin d'une solution, j'ai besoin d'exprimer ma violence. Tout ce poids qui m'écrase réclame la dynamite ou tout le contraire: savoir ruser pour survivre. Qui sait, fuir? Est-ce que ma mort ne sera pas une fuite qui laissera pourvoir à la survie du malade où et comment?

Je m'oblige à faire mon lit, je m'oblige à marcher avec Ingrid, c'est tout ce que je trouve pour résister...
J'entends le facteur et dégringole dans l'espoir de trouver des réponses à toutes les lettres que j'ai envoyées. Des factures. Non, pas seulement! Un mot de Paul: coupure d'un journal médical. «La perspective d'un traitement soignant la cause de la schizophrénie devient réaliste». Quelque chose se passe? Vrai? En remontant j'ai remarqué que les mimosas étaient en fleurs.

Je lis l'article, une histoire de gène mais ce qu'on a repéré concerne la schizophrénie catatonique. Et si ce n'était pas celle-là? Il a certains des symptômes décrits et le recours au dictionnaire n'est pas probant. De plus, il s'agit d'hérédité.

Coup de fil de France. Les médecins de Sainte-Anne n'agiront que dans la légalité. Je ne demande pas mieux. Mais ils posent la question: «Quel suivi médical au bout de six mois?» L 'écureuil tourne en rond dans sa cage. Pourquoi un suivi médical n'est-il pas organisé, contrôlé, si besoin est de façon obligatoire, lorsqu'on sait que les malades vont rechuter? Pourquoi refuser de reconnaître que beaucoup de malades se sentant mieux après un traitement ne ressentent pas le besoin de prendre leurs médicaments et qu'ils vont rechuter sans même s'en rendre compte? Les faits divers ne sont-ils pas pleins d'agressions de malades sortis des hôpitaux psychiatriques?
Est-ce qu'on a jamais vu une maladie qui s'arrête pile au bout de six mois?

Ce qui justifie un seuil temporel à l'internement c'est que le malade risque de s'enfermer dans le cocon de l'hôpital et qu'il devienne incapable d'en sortir alors que la ligne thérapeutique, très justement, consiste à le réinsérer socialement. Tout est-il fait dans ce sens? Qu'est-il fait au juste? J'ai vu dans les hôpitaux d'ici des ateliers de travail manuel, sculpture sur bois, reliure, peinture, théâtre. Des ateliers que les malades ne sont pas obligés de suivre. Est-ce que ces activités facultatives offrent une véritable possibilité de réinsertion ou sont-ils un dérivatif en même temps qu'une découverte qui permet de se retrouver, de constater qu'on peut agir et par là de sortir de la maladie? Mais sortir de la maladie avec quel bagage s'il s'agit de gagner sa vie? Que se passe-t-il pour un garçon de trente-sept ans médicalisé depuis dix-huit ans et qui n'a jamais été, non par paresse mais du fait de la maladie, capable de travailler, obligatoirement porté toutes ces années par l'aide économique de la famille qu'il hait et veut tuer, par la parole des différents psychiatres et les internements, qu'ils soient en clinique ou à l'hôpital?

Comment en arrive-t-on là, à être coincé entre la médecine qui ne prévoit pas de suivi obligatoire et les lois qui, au nom du respect des droits de la personne, laissent souffrir un malade qui n'a d'autre idée que de faire souffrir les siens, de les détruire au nom d'une vengeance imaginaire, se croit persécuté, exsude une lancinante idée de meurtre et vit intérieurement et extérieurement dans un univers à la Bosch?LA SUITE

 


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