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LE TAYGETE À QUARANTE ANS (2/3)

Mon propos n'est pas d'écrire mais de témoigner par l'écriture parce que c'est le seul moyen pour le moment qui dépende de moi, ma seule force, ma seule façon d'agir. Alors il faut dire, et vite car l'urgence est mon lot, dire même si ma mémoire a soigneusement tout rayé. J'ai retrouvé quelques notes, si peu, une ou deux pas plus au cours de ces dix-huit ans, des factures, des comptes.

Les comptes, c'est très simple. Comme mon mari est devenu incapable de travailler, je donne des cours particuliers de français car mon fils me coûte une fois et demie ma retraite en temps normal. Je dis en temps normal parce que je ne compte pas les frais «extraordinaires» à savoir les réparations diverses. Exemple l'autre jour 850 euro de facture d'eau à cause d'une fuite de plusieurs mois, 251 euro d'électricité parce qu'il vit dans le noir. Non, je n'ai pas encore de dettes ce qui ne saurait tarder car jamais je ne serai en mesure, même en faisant appel au travail au noir d'éponger les réparations de l'appartement qu'occupe mon fils actuellement.

Aujourd'hui ses parents sont censés lui trouver un autre appartement. Son quartier, dit-il au psychiatre «est plein d'Albanais». Il ne peut vivre sans bête noire. Comme les premiers Albanais arrivés en Grèce étaient des repris de justice, il focalise sur eux. C'est vrai qu'il y en a beaucoup en Grèce et qu'ils sont morphologiquement reconnaissables. Il veut partir. Et le psychiatre est d'accord.

Le malade n'a jamais emménagé. Les cartons sont toujours entassés, la bibliothèque est vide, béante là où les déménageurs l'ont posée, empoussiérée, tous les placards de la cuisine sont vides, aucun couvert, aucune assiette, pas un cendrier pour lui qui fume deux ou trois paquets de cigarettes par jour. Rien dans la penderie. Le sol de tout l'appartement est noir d'une épaisse couche de cendres de plusieurs mois où les journaux ne se décollent qu'à la spatule et à l'eau. L'accès à l'évier est entravé par la hauteur des sacs poubelles et la nourriture jetée hors sacs. L'étendage tordu est enfoui sous les sacs gluants, la hotte neuve est bosselée, de la nourriture est projetée sur tous les murs, le réchaud électrique a disparu, l'intérieur du frigo est noir, compartiments brisés, l'aérateur de la salle de bains est arraché, les robinets du lavabo arrachés par torsion, le sol, la machine à laver, le lavabo encombrés des mêmes produits de lessive tous entamés aucun terminé. Nulle part on ne peut marcher. Il faut enjamber partout les ordures. Dans la chambre les murs sont maculés, brûlés au chevet du lit. Sur le lit traîne un drap déchiré qui a été jaune, jamais changé qui laisse apparaître le matelas luisant de crasse. Dans le chaos des cartons, les débris d'une télévision fracassée, des téléphones brisés, une valise entr'ouverte d'où sortent des vêtements piétinés et raidis de la boue du lieu. Je n'ai pas envie de continuer. Et pourtant il faut dire encore les ordures sur le palier, la porte d'entrée qui ne ferme plus et ne tient plus au chambranle et trouée et les autres portes également trouées. Je ne parle ni de l'odeur ni des myriades de bêtes qui grouillent là dedans et qui ont noirci les murs et le sol après que j'aie eu tout nettoyé et passé à l'insecticide.

J'avais dit à la propriétaire que mon fils arrivait de Paris où il était étudiant en économie et que je lui paierais son loyer jusqu'à ce qu'il trouve du travail. A cette époque je croyais encore qu'un changement pouvait avoir un effet catalytique. Je le croyais alors qu'il laissait notre ancien appartement dans un état pire que celui qu'il occupe en ce moment. Le nouvel appartement était clair, dans un quartier central, un grand balcon d'où on voyait l'Acropole ou le Lycabette, je ne sais plus.

Le malade veut déménager «dans un quartier où il n'y a pas d'Albanais, à Halandri ou à Maroussi». Ces quartiers sont réputés «chics». Folie de persécuté.
Maintenant quels mensonges dois-je servir au prochain propriétaire?
Me voilà obligée de mentir sciemment, sciemment d'enfreindre l'honnêteté élémentaire.
Il y a quelques années j'ai vendu un studio pour faire face aux frais. Cela faisait vingt ans que je n'y avais pas mis les pieds et j'ignorais l'état dans lequel il était. Il était pourri et l'acheteur m'a fait un procès pour vice caché. Aujourd'hui puisque aucune instance ne nous protège, je suis obligée de mentir. Quel propriétaire accepterait d'héberger un handicapé psychique violent et destructeur? Le vide législatif m'oblige à cacher, sciemment cette fois, le vice et je resservirai mon mensonge d'étudiant arrivant de Paris que j'aide jusqu'à ce qu'il trouve du travail? Bravo.

Incroyable puissance de l'inertie. Je n'arrive pas à écrire. Pour casser le mur de la passivité il faut d'abord que je casse le mur de l'absurde. Au lieu de cela je me rue sur la nourriture et je fais des réussites à l'ordinateur. Parce que je ne vois pas d'horizon.
Je viens d'avoir un contact avec mon ex-mari: le psychiatre lui communique les demandes d'argent du fils, auxquelles il obtempère de peur de se faire tabasser ou de provoquer par un refus un cataclysme d'un autre genre, dans l'immeuble par exemple.
Avant, c'était moi qui faisais les versements avec la carte. Un jour que j'avais effectué le versement trop tard dans l'après-midi son compte n'avait pas eu le temps d'être crédité. Il est allé chez son père le battre.

Je ne peux pas et je ne veux pas m'engouffrer sans retour dans la maladie. Parce que je sais que cela n'a pas de sens. Mon mari me dit que notre fils exige qu'on lui trouve un avocat (manie de la persécution), cela fait partie de ses obsessions qui reviennent par périodes: avoir un avocat pour faire un procès au psychiatre qui l'a orienté vers l'hôpital psychiatrique où les médicaments l'ont fait tellement grossir qu'il a des vergetures. Avoir un avocat pour se défendre contre les personnes avec lesquelles il s'empoigne dans la rue. Depuis 1987 il en est là. Son actuel psychiatre lui a lui-même trouvé un avocat pour le calmer mais jamais ce n'est ce qu'il faut.
Tout est fait pour faire reculer l'explosion. Tout est fait pour tenter d'éviter ou de retarder l'éventuelle explosion parce qu'on sait que si elle mène à un internement sous contrainte, ce sera encore pire à la sortie au bout des six mois.

Aujourd'hui il exige que son père lui achète une autre paire de lunettes de soleil. Il lui en a déjà acheté mais elles ne conviennent pas «parce qu'elles sont pour vieille». Il porte des lunettes de soleil pour cacher ses cernes (sa hantise de passer pour un drogué.) Il a des cernes parce qu'il ne dort pas. Il ne dort pas parce qu'il est mal soigné et prend seulement de la Stélazine par méfiance envers l'Etumine que je lui ai fait venir de Suisse. Il est mal soigné parce qu'il n'est pas interné. Il n'est pas interné parce qu'on sait qu'il ne sera pas guéri au bout de six mois. Et c'est reparti. C'est reparti pour les exigences toujours urgentes, toujours les jours fériés, toujours quand tout est fermé, toujours aux heures les plus difficiles. Et son père court. Avant, c'était moi qui cavalais sur ma mobylette pour trouver par exemple la pharmacie de garde.

Quand il a chassé son père qui a dû aller habiter ailleurs, il le sifflait par téléphone pour lui réclamer de l'argent plusieurs fois de jour et de nuit, à n'importe quelle heure de la nuit, et plusieurs fois par nuit et son père allait lui glisser des enveloppes sous le paillasson, billets destinés à être déchirés. C'était une compulsion et une vengeance, vengeance qui était déjà d'usage lorsque nous vivions ensemble. Moi, je recollais et j'allais changer les billets à la banque de Grèce mais pas tous pour leur valeur parce qu'elle n'est reconnue que si le billet présente 70% de surface unie. Lorsqu'il a déménagé j'ai eu beau recoller avec ma fille des morceaux trouvés dans les ordures, parmi les livres tachés de sang et piétinés de la bibliothèque renversée j'en ai eu pour 880 euro d'aujourd'hui que je n'ai pu présenter à la banque.

Son père...recevait les coups de fil: «Pédé (ou salopard), apporte 10000, apporte 30000 (drachmes)». Et ce d'une voix sinistre, coupante, sèche, haineuse et pourtant déshumanisée dont le souvenir fait vomir. A chaque fois il y en avait pour 200, 300, 400F et ces sommes partaient en confetti. Et le père y allait, les jambes flageolantes de peur de le rencontrer.

Maria: «Je l'ai vu (le père) au cinéma. Je me suis levée pour lui dire bonjour. Il tenait une petite bouteille d'eau. Quand je me suis approchée j'ai été saisie par l'odeur d'eau de vie et j'ai reculé».
Je sais bien qu'il boit. Oui, il est devenu alcoolique et sirote à longueur de temps sa petite bouteille. Cela lui a provoqué un oedème du nerf optique et il a perdu un oeil. L'autre suivra.
C'était un homme intelligent, sensible, fier, intuitif, cultivé, talentueux, perspicace. Lorsque nous vivions encore ensemble, le fils à cette époque devait être en clinique, un soir que je passais la soirée sur le balcon avec une amie, nous le voyons s'extirper d'un taxi. Il ne peut pas marcher et s'affale. Je ne veux pas me souvenir du reste.
C'est moi qui suis partie la première et de mon propre chef. Lui, il a vécu, combien de temps? seul avec le fils, cuisinant pour lui, invisible dans la maison, changeant les télévisions et les téléphones toujours cassés, nettoyant, retenant son souffle, l'oreille aux aguets, immobile sur son lit lorsque son ulcère explosait en lui mais silencieux toujours et allant jusqu'à pisser dans une boîte de conserve pour ne pas faire de bruit en allant aux toilettes.

Ce lit, c'était notre radeau. Je rentrais le plus tard possible de l'école après avoir fait les courses. Il fallait bien rentrer. Ma clé de la porte de l'immeuble avait un capuchon rose, cela aurait pu être la clé du Paradis, celle de la porte de l'appartement avait un capuchon noir, c'était la porte de l'Enfer. Le fils, lui, était toujours dans sa chambre passant le plus clair de la journée allongé. Si jamais il était au salon, il allait dans sa chambre dès que j'entrais pour ne pas me voir. Je faisais la cuisine. S'il voulait entrer dans la cuisine pour aller manger à même la casserole, pour boire du lait à même la bouteille, il fallait que je sorte. Cela n'était pas dit. C'était signalé soit par un coup de pied dans la porte, soit par la porte qui s'ouvrait brusquement et apparaissait alors le regard mauvais d'un visage figé, lèvres serrées. J'allais dans la chambre, mon mari était sur le lit, il lisait ou restait le regard fixe devant son livre ouvert. La chambre étant petite il n'y avait qu'un bureau, le mien, où je faisais des réussites sans fin en attendant que l'autre ait réintégré sa tanière. Alors je sortais et volais une assiette que j'emportais dans la chambre et nous mangions sur le lit, notre radeau. A peine si nous osions échanger quelques mots à voix basse Et venaient encore et toujours des coups de pied dans les portes sans que nous en connaissions la cause.

Toutes les portes de tout l'appartement étaient trouées. Au début je les remplaçais. Souvent. Il y en avait neuf. Toutes, même la porte du palier. Toutes, au début sauf la sienne et celle de la chambre de sa soeur. J'avais trouvé un menuisier qui ne faisait pas de facture. J'avais aussi trouvé un vitrier qui ne faisait pas de facture. Au début nous disions au vitrier que c'étaient des gosses qui jouaient au ballon. Mais bientôt, vu la fréquence, le vitrier partait sans rien dire et nous non plus nous ne disions rien. C'était ensuite le tour du plombier parce qu'il y avait des savons entiers, des tubes de dentifrice, des rasoirs, des rouleaux de papier hygiénique coincés dans la cuvette. Il a fallu aussi changer les sanitaires parce que les chasses étaient brisées, les robinets parce qu'ils étaient arrachés. Cela avait commencé à une époque difficile mais encore vivable, par le brise-jet de l'évier, systématiquement enlevé et que j'avais l'idiotie de remplacer. Et puis la mauvaise marée s'est répandue sur la maison.
Aujourd'hui dans le nouvel appartement c'est exactement la même chose et je paie le plombier pour des paquets de cigarettes jetés dans les tuyaux des parties communes.

Pendant tout ce temps le fils était soigné.

Il allait de consultations en internements. Il allait toujours plusieurs fois par semaine chez le psychiatre et il entrait souvent volontairement en clinique pour nous protéger de sa violence.
Au début nous avions de l'espoir. Je le vois sortant de l'hôpital de jour, pâle, émacié et nous tombant dans les bras. Et nous de l'embrasser, le coeur gonflé de son propre espoir: «Je suis un taureau, fort comme un taureau», dit-il. Et nous pleurons tous. Il y a seize ans de cela.

Lors du premier long internement les psychiatres étaient rassurants: «Il en aura pour deux ans au plus». Et on sentait bien qu'ils se frottaient les mains: ils avaient là un cas «intéressant» qui sortait de l'ordinaire. Un esprit brillant, disaient-ils comme ses professeurs. Un beau sujet de thèse et succès garanti. Nous avions oublié les agressions, les coups, le nez cassé, l'angoisse et la terreur. Nous espérions, nous avions confiance. Il avait tout pour s'en sortir. Nous avions oublié cette nuit où, après deux ans de psychothérapie, brutal, il était entré dans notre chambre la fourchette à gigot à la main, sardonique, murmurant lentement qu'il voulait me balafrer. Mon mari jaune de peur, debout dans la ruelle, en liquette, grelottant, se protégeant le ventre de son oreiller, plié en deux, moi debout sur le lit, brandissant un chandelier. Il était parti comme il était venu. Le passage à l'acte devait venir plus tard.
Nous n'avions aucune barre sur lui. Il s'imposait par sa force physique. La fourchette à gigot a terminé sa vie au fond du placard à vêtements avec le couteau de chasse à cran d'arrêt de mon père. Et puis elle a été jetée tout simplement. Comme le revolver de l'autre grand-père, une de ces reliques que l'on garde sans savoir pourquoi, jeté à l'égout.
Les rapports étaient chaotiques. Tantôt c'étaient des ordres donnés d'une voix tranchante et forte à percer les tympans, tantôt c'étaient de brefs épanchements de petit enfant, dont j'avais peur parce qu'ils se terminaient en séparation suspicieuse, brutale et incompréhensible.

J'essayai d'ouvrir la maison malgré les réticences de mon mari. Nous avions des amis qui aimaient discuter avec lui parce qu'ils appréciaient la justesse de son jugement, ses analyses politiques. Au fil des ans il n'y a plus eu de dialogue. Il fallait écouter un monologue documenté. Par contre alors que j'étais effarée par son incapacité à communiquer à la maison et par des raisonnements lapidaires aussi bêtes que logiques, j'avais la surprise d'entendre son psychiatre me dire: «Je ne m'ennuie pas avec lui».

Il y a eu une époque, avant la perte totale de communication où il fallait l'accompagner au café. Une corvée. En général il ne disait rien, fumait avec des gestes automatiques, regardant les gens d'un air supérieur ou au contraire prétendument décontracté, se livrant à une de ses compulsions qui consistait à sortir les cigarettes les unes après les autres, à en allumer certaines qu'il éteignait aussitôt. Ou bien il disait quelques mots sur ses intentions, toujours les mêmes pendant toutes ces années: apprendre l'informatique, l'italien, rentrer en France Nous rentrions en silence, lui devant et moi derrière, le regardant éviter certaine plaque d'égout, avancer et reculer devant la porte d'entrée et me la fermer au nez.

Les compulsions avaient commencé très tôt et nous ne savions pas ce que c'était. Je le revois dans la première clinique, au tout début, début de la médicalisation s'entend parce que malade, il devait l'être depuis toujours: au milieu des autres malades, il émettait ce bruit que font les petits garçons quand ils veulent imiter des coups de feu tout en tirant avec un pistolet imaginaire. Il avait vingt-deux ans. Je revois le visage désolé, douloureux et compatissant qu'une visiteuse portait sur lui et sur moi. Et bien sûr, nous n'avons pas cru le médecin qui nous a dit de lui préparer un bas de laine parce qu'il ne s'en sortirait jamais.

J'appelle la gérante de son immeuble pour savoir à combien s'élèvent les charges du mois. Il faut avoir de l'estomac pour entrer en contact avec la réalité de l'autre côté de la réalité. Elle m'adjure de le faire partir, c'est elle qui reçoit les plaintes des co-locataires et ça n'arrête pas. Il jette ses cigarettes allumées par le balcon. Son mari en a reçu une dans le col de sa chemise alors qu'il sortait, cela aurait pu arriver à un motocycliste. Il n'arrête pas de monter et descendre en ascenseur de jour et de nuit, de donner des coups dans les portes à toute heure (compulsions), de pousser des cris. Le service de nettoiement se plaint des ordures de son palier, du jus des poubelles dans l'ascenseur, de l'odeur qui se dégage de son appartement. En bas de chez lui il y a un atelier de réparation de motos tenus par des jeunes qui sans cesse se plaignent de lui. Comme il est toujours agressif, il a de fréquentes altercations avec les passants dont l'une l'a déjà envoyé à l'hôpital car il s'imaginait avoir le nez cassé. Il cherche noise à tout le monde. L'autre jour, me dit la gérante, il était descendu pour recevoir le livreur de plats cuisinés, que bien sûr il ne peut recevoir sur son palier vu l'état de sa porte. Pendant qu'il attendait, il a éteint le compteur d'électricité des parties communes. Les gens ont été privés d'ascenseur pendant plusieurs heures jusqu'à ce que la gérante ait l'idée de contrôler le compteur. Les co-locataires veulent faire une pétition pour l'expulser mais reculent pour le moment devant les frais de justice. La gérante me plaint, comprend qu'il est malade mais en quoi elle et les autres sont-ils responsables? Ce ne sont pas leurs affaires: «Qu'il aille à l'hôtel».
Qu'il aille à l'hôtel, est-ce la solution? Quand je lui avais loué cet appartement tout beau, clair, avec un grand balcon, j'espérais que cet environnement sympathique opérerait à la façon d'un tour de manivelle et qu'il démarrerait enfin...

Qu'il démarrerait... Qu'il accepterait son état, qu'il trouverait un petit boulot, qu'il se prendrait en charge, nous étions là pour l'aider. Que c'en serait fini de l'extrême, son pain quotidien et le nôtre. De cette vie au pire des superlatifs. Superlative comme les factures de téléphone.
Le téléphone, il y en avait souvent pour l'équivalent de 1800 euro. C'étaient des contacts à l'étranger soit avec des universités soit avec un ex-camarade de classe qui naviguait entre Paris et l'Amérique, devenu professeur d'université et qui n'était plus son ami depuis belle lurette parce qu'on ne peut être ami d'un mégalomane, d'un obsessionnel, de quelqu'un qui a perdu le sens de la communication.
Je lui avais pris autrefois un abonnement à Internet «pour lui ouvrir une fenêtre sur le monde» autre que la télévision. Il imprimait des pages et des pages de renseignements sur les OVNI à l'intention de sa soeur qui n'avait aucun intérêt pour le sujet.
Les factures de téléphone ont encore augmenté, la dernière se montait à 3520 euro à cause des téléphones roses. J'ai mis un an à la payer. Comment ne pas se servir des téléphones roses quand on est jeune et qu'on n'a jamais touché une femme? Car pour lui toutes les femmes sont des putains.

Et pendant tout ce temps il était soigné.

Dans son nouvel appartement j'avais fait installer une ligne bloquée. Sur ses instances et ses promesses de ne pas abuser, transmises par le psychiatre, la ligne a été débloquée mais comme je refusais ce qui allait suivre, elle est passée au nom de son père: la facture est montée à 5000 euro. Son père a contracté un emprunt pour la payer.
Qu'étaient devenus ses amis?
Il n'était pas étranger à l'amitié, de la maternelle à Paris au lycée à Athènes. Des bêtes noires, il en avait à l'école et dans la rue, que son père essayait de lui faire affronter en lui donnant confiance en lui. Rien d'extraordinaire.
J'avais tout fait pour le mettre à Paris dans le même foyer que ses deux plus chers camarades de lycée. On les appelait «les trois mousquetaires». Les deux amis ont disparu parce qu'il est devenu insupportable. Dans sa détresse, il a beaucoup insisté surtout du côté de Stratos mais qu'avait-il à partager? Rien. Et Stratos a disparu tout comme Marios. Il a alors essayé, d'Athènes, de créer des liens qui n'avaient jamais existé auprès du fils d'un de nos amis. Ils avaient joué ensemble à Paris les quelques rares fois où nous étions sortis en famille avec ses parents. Et il prétendait s'installer chez lui à Paris... en attendant de trouver «un petit boulot». Il est bien sûr tombé sur un refus.
Il faut dire aussi ce Noël où il nous avait demandé de l'argent pour envoyer des cadeaux à la famille française, à ses cousins, à ses petits-neveux qui ne le connaissent même pas, cadeaux délicatement choisis pour plaire à chacun. Comment ne pas hurler de douleur devant ce coeur débranché de la réalité qui cherche l'affection là où il imagine qu'elle est et croit pouvoir la revendiquer par l'expression du formalisme!

Aujourd'hui il réclame à son psychiatre de voir sa soeur avec qui il n'a jamais eu de contact fraternel. Nouvelle fixation. Hors réalité. On a fait dire à son frère qu'elle est en dépression parce qu'elle n'a pas de travail. Il est impossible de lui dire qu'elle accepterait s'il avait une autre attitude vis-à-vis de la famille, autre que d'exiger uniquement. Il a parfaitement compris que c'était un mensonge. Là encore, tout est fait pour retarder l'explosion.
Ma fille est née quand son frère avait neuf ans. Ils n'ont jamais eu de vrais rapports fraternels. Elle ne pouvait inviter des amis à la maison que si son frère était interné. Elle nous a vus battus. C'est elle qui se précipitait dans le palier pour appeler au secours. C'est elle, une fois que des amis avaient mis à notre disposition un débarras au sous-sol qui avait nettoyé, fabriqué des meubles avec des briques et des cartons, donné avec amour une apparence de maison à ce réduit. C'est ainsi qu'elle a grandi. C'est elle, adolescente qui portait les pantalons de son père pour ne pas dépenser, c'est elle qui a mûri avant l'âge et porte les séquelles d'une enfance qu'elle n'a pas eue.

Je me souviens d'une tentative, il y a longtemps, de «meubler» la maison. Il était mal, il fallait qu'entre de l'air respirable. J'appelle un ami. Ils sortent tous deux prendre un café. L'ami rentre seul: «Il est entré la tête la première dans la vitrine du coiffeur d'à côté. La vitre est descendue, personne n'a été blessé. J'ai laissé ma carte d'identité».
D'autres jeunes gens, poussés par l'amitié qu'ils nous portaient ont tenté de le sortir. Cela n'a pas duré. Aussitôt arrivés quelque part il fallait partir ailleurs sans donner d'explication.
Quant aux filles que son physique séduisait parce qu'il est beau garçon, il ne les laissait pas l'approcher.
Et c'est ainsi que petit à petit la maison est devenue un tombeau.

Et pendant tout ce temps il était soigné.

C'est à Noël 85 qu'il était revenu de Paris où il était inscrit à Tolbiac. Noël était encore une fête et pas un cauchemar.
Et il était reparti. J'avais de mauvais échos, non par ma soeur qui l'appelait, le recevait mais n'allait pas le voir, mais par lui-même: «Je suis couché toute la journée, je n'arrive pas à me concentrer pour travailler, impossible de lire». Il est rentré à Pâques et s'est affalé sur mon épaule en sanglotant. A cette époque il avait encore des sentiments.
Et il y a eu les deux ans de psychothérapie collective. C'est lui qui avait voulu voir la psychologue qui lui avait fait passer sur sa demande un test de Q.I. Je consultais moi-même cette femme pour essayer de voir ce que je ne faisais pas bien en tant que mère car j'étais déjà très inquiète depuis deux ans. Les résultats du test ne lui avaient pas été communiqués. La psychologue m'avait dit qu'il présentait une disproportion entre un niveau intellectuel très élevé et un niveau affectif d'enfant de deux ans. Il en avait quinze.

Au début des deux ans de psychothérapie le diagnostic était qu'il en aurait pour un ou deux ans maximum. Au bout des deux ans de psychothérapie il y a eu l'agression à la fourchette. C'est peu de dire combien nous étions inquiets de le voir hâve, crasseux, puant, efflanqué. Evidemment la psychothérapie était sans résultat. Nous avions été conviés nous-mêmes à quelques séances, nous devions chercher dans nos familles des précédents. Mon mari avait un grand-oncle bizarre, un gaillard herculéen qui aimait bien les adolescents et moi, sans en connaître le degré de parenté, un hobereau vraisemblablement maniaque puisqu'il exigeait qu'on lui porte ses gants au bout d'une fourche quand il montait à cheval. J'ai toujours mentionné cela à tous les psychiatres mais aucun n'a jugé qu'il était opportun de s'y arrêter.
La psychothérapie avait failli. Elle avait provoqué quelques velléités de travailler: cela a été d'abord une pseudo reprise d'études au collège américain. Elle a duré deux mois. Ensuite nous avons prié un ami qui avait une entreprise de le prendre: il avait passé sa journée à écrire au blanco à même le bureau: «conneries». Un autre ami l'a engagé dans une librairie: il se cognait la tête contre les réverbères et les livraisons n'avaient pas lieu. Et puis il a suivi un stage de démarcheur de livres. Pendant le stage, il était tout fringant, le crâne bourré des succès personnels de l'animateur. Il a demandé un bel attaché-case... et n'a pas décroché de commande. On voyait déjà ce que son enthousiasme avait de factice.
A partir de ce moment cela a été la chute libre et son lit est devenu son seul univers. Il y a eu quelques essais d'expression par la peinture et puis plus rien. Alors l'agressivité s'est renforcée et elle n'a jamais cessé de se développer. Comme un cancer. Et la vie qui avait toujours été difficile à la maison est devenue infernale.
La casse a commencé sous différentes formes: un coup de flûte traversière sur le dos lorsque je travaillais à mon bureau qui était dans la salle encore commune, un melon envoyé à la tête de son père, les plus grosses pommes de terre dans les carreaux de la cuisine, puis les pots de confiture, plus efficaces. Tout cela sans que nous comprenions pourquoi.
Dans un moment d'accalmie il avait demandé un magnétoscope. Tous les soirs il fallait voir les films que lui seul avait choisis mais il fallait que je l'accompagne au vidéoclub. Regarder la télévision était devenu un supplice: il n'arrêtait pas de zapper mais nous jouions le jeu de la conciliation. Nous avons dû acheter une deuxième télévision placée dans la chambre de notre fille pour que mon mari puisse suivre une série dont il était l'auteur.
Petit à petit nous avons été chassés de la pièce commune. Nous étions à table, il fallait partir. Mais dans le même temps il y avait des récriminations chez le psychiatre « familial » parce que nous le laissions seul.
Petit à petit les dégradations se sont accentuées. Les cigarettes étaient écrasées sur les paquets, les slips sales jetés à la poubelle, le fer à repasser posé chaud à même une table ancienne, les téléphones et les télévisions toujours cassés, les portes étaient défoncées au cours de colères dont nous ignorions la cause. Il y avait une prédilection pour la destruction des meubles de valeur (parce qu'ils étaient miens je suppose) mais il fallait tout remplacer, tout réparer exactement, même si c'était infaisable.
Le repas du soir a cessé d'être pris en commun, nous étions tous devenus des ombres.
Son père a commencé à vivre l'oreille collée à la porte de notre chambre et à aller à pas de loup l'épier par le balcon lorsqu'il allait se goinfrer à la cuisine, coupant à même la toile cirée, laissant derrière lui des flaques de lait par terre et une table dépotoir.
C'était ou le silence ou des ordres. Et nous obtempérions de peur de plus grandes tempêtes. Quelquefois l'ordre était de partir et nous partions en pleine nuit nous réfugier chez des amis.

Pendant tout ce temps il était soigné.

Souvent, n'en pouvant plus c'était moi qui partais et j'allais coucher chez une amie qui habitait à côté. Mon mari restait. Seule ma fille à l'époque ne risquait rien. Il ne lui parlait pas mais n'avait rien contre elle.
Les menaces ont fini par s'étendre à tous.
Dire ce que c'était de se sentir complètement démunis sur le trottoir, à une heure impossible, avec le chien, par une chaleur torride, à la recherche d'un taxi qui ne voulait pas du chien, se retrouver finalement en route et se dire sa seule certitude: «Je vis».
Le chien, c'était Mélénia. Je l'avais apportée à la maison, une petite boule de chiot qui tenait dans mon sac d'école, après avoir vu une émission de la BBC sur la schizophrénie. A cette époque je ne savais pas que mon fils était schizophrène. On disait vaguement «trouble de la personnalité». La présence d'un animal confortait les malades. Et effectivement la douce Mélénia recevait l'affection qui nous était interdite jusqu'à ce qu'à son tour elle soit torturée. Mélénia est devenue épileptique. Et puis elle est morte, plus vite que nous.

Chaque fois que je marche avec Ingrid nous passons devant un terrain clôturé gardé par un chien. Plus exactement ce n'est pas le chien qui garde le terrain, c'est la clôture qui protège du chien. Il est très gros, un peu plus grand qu'un Saint-Bernard, très poilu, genre Berger du Caucase mais gris. Imposant, il a l'air féroce. Dès que nous passons, il s'agite comme un forcené, aboie et saisit une grosse branche qu'il nous présente en grondant comme s'il nous défiait. Ingrid me dit que lorsqu'elle passe seule, le chien ne se manifeste pas et la laisse aller comme s'il ne la voyait pas. Il ne bondit que pour moi. C'est à moi que s'adresse son exhibition. Toujours je m'approche et lui tends une branche. Quelques fois je lui en apporte une de très loin pour qu'il ait une odeur d'ailleurs. Dès que je m'approche, il gronde encore plus fort la gueule pleine, s'élance vers moi l'oeil féroce, les babines retroussées, un grondement effrayant au fond de la gorge. Si je passais la main, il est si terrible que je crois qu'il me mordrait. Je n'ose risquer une caresse. Vraisemblablement c'est un chien qu'on a isolé pour une raison sérieuse. Ce chien me tourmente. L'imagination, le désir se font fantasme. Comme mon fils, il est agressif et fait peur, comme à mon fils j'ai envie de lui donner mon affection, de communiquer. Et comme avec mon fils c'est impossible. Le chien peut-être se laisserait apprivoiser, mon fils, non. Parce qu'il est malade, d'une maladie qui lui dit que ses parents sont à détruire et à haïr.

Lundi. Je me retrouve entrain de hurler: «Je ne suis pas bien!» J'ai les larmes aux yeux, la gorge nouée, la respiration difficile. J'ai payé aujourd'hui le loyer de mon fils, mis de côté pour mon propre loyer, donné à mon mari une somme encore incomplète pour l'entretien du malade. Je n'ai pas pu payer mes charges ni le psychiatre que nous devons voir jeudi. Je me sens écrasée, je ne sais comment faire face. Je vais me forcer à m'habiller et à faire le ménage, lutter contre l'absurde générateur d'inertie.

Comment cela a-t-il commencé? Tout comme rien peut être signe. Qu'il ait commencé sa vie par refuser le sein ce qui m'a valu la souffrance d'avoir les seins bandés mais ne m'a pas empêchée d'être une mère attentive, était-ce déjà un signe? Mais était-ce le seul nourrisson à qui cela soit arrivé? Qu'il ait été un bébé vomisseur, est-ce le seul? Qu'il ait été gâté par ses grands-parents, est-ce le seul? Qu'il ait eu la souffrance d'être séparé de sa mère à quatre ans et pendant six mois, confié, tout en restant avec son père et ses grands-parents, à des puéricultrices qui peut-être n'en étaient pas, est-ce le seul? Qu'une fois la famille (mon mari, lui et moi) réunie à Paris il ait eu conscience de la mort lorsqu'un de ses petits camarades de classe qui n'était pas un intime avait trouvé la mort au cours de l'incendie de lycée Pailleron, est-ce suffisant?

A cinq ans il a eu les oreillons, à six ans il avait un streptocoque hémolytique qui ne partait pas malgré deux mois d'antibiotiques que j'ai cessé de lui administrer sur les conseils d'un autre médecin, à sept ans il a été hospitalisé à Necker alors qu'il allait être opéré de l'appendicite à la clinique des Bleuets. Il nous a été rendu une semaine après et sans diagnostic. Il a failli être opéré des amygdales et ne l'a pas été. Toutes ces saletés ont-elles endommagé ses nerfs?
Et quand bien même nous avions fait l'erreur de lui donner un nom, celui de son grand-père paternel pour satisfaire à la tradition et un nom de notre choix dont nous l'appelions, nous les parents et la famille française alors que l'autre était d'usage dans la famille grecque, est-ce que ce sont là un parcours et des faits à précipiter dans la folie? Nous avons aussi déménagé souvent mais toujours dans d'agréables maisons et pour une meilleure proximité de l'école. Il était aussi tombé sur la tête à vélo vers quinze ans. J'ai dit et redit tout cela aux psychiatres. Tous sans exception n'ont pas jugé que ce tout constituait une cause. Pourtant, dès le départ les dés étaient jetés.

C'était un enfant difficile mais c'était un enfant aimé comme on aime ses enfants parce qu'ils sont nôtres. Qu'est-ce qui faisait dire à ma mère lorsqu'il avait six ans: «Il deviendra ministre ou assassin»? Ce n'est pas seulement parce qu'il mordait les chiens et les mollets de son arrière-grand-mère quand il se glissait sous la table à la fin du repas. Qu'est-ce qui faisait dire à un ami de mon père: «Mais il faut lui donner du bromure à ce gosse!» Souvent bourru, souvent insatisfait mais aussi souvent gai et content. Un comportement d'enfant gâté mais pas pourri. Est-ce là de quoi précipiter dans la folie? Qu'est-ce qui précipite dans la folie? Cette disproportion entre l'intellectuel et l'affectif dont a parlé la première psychologue? Et qu'est-ce qui motive cette disproportion?
Qu'est-ce qui fait que le cerveau devient aveugle à la réalité et se dirige vers la production d'idées fixes hors réalité qui prennent pourtant l'apparence de la réalité, crédibles et justes pour le malade? Qu'est-ce qui contraint l'énergie à canaliser des forces contraires à la vie? Qu'est-ce qui fait basculer l'amour dans la haine?

Qu'est ce qui justifiait mon inquiétude lorsqu'à treize ans je l'avais emmené consulter un psychiatre? Ce n'était pas uniquement parce que, s'étant cogné la main contre la machine à laver, il avait eu peur d'en mourir. Il y avait par derrière toute une accumulation. On ne va pas consulter un psychiatre parce qu'un enfant a peur de mourir. Alors que la peur de la mort est normale, cette peur-là avait quelque chose d'autre, c'était la pointe d'un iceberg dont je ressentais la profondeur.
Et le psychiatre fut rassurant: cet enfant était «un génie». Mais tous les jours j'avais à envisager un comportement difficile. Lorsque l'enfant était «bien», joyeux, j'avais l'impression qu'un oued torrentueux se déversait enfin sur mon désert et me rafraîchissait. J'attribuais tout ce qu'il y avait de mauvais à l'influence pernicieuse des grands-parents gâteau quand bien même le grand-père était mort depuis longtemps.
Sans nous en rendre compte, nous étions devenus ses otages. Les résultats scolaires étaient bons, l'avis des professeurs élogieux. Ils le louaient aussi en tant qu'être pour la justesse de sa pensée, sa capacité à traiter l'information, il n'était pas infatué comme son plus proche camarade qui n'avait d'autre plaisir que d'étaler ses connaissances dans l'espoir de coincer ses professeurs. Etait-ce par hasard que c'était là justement son ami le plus proche? Ce garçon d'un couple divorcé qui avait avec sa mère une relation si évidemment oedipienne? Et si pauvre de coeur qu'il trichait aux cartes pour battre ma fille de cinq ans à la bataille? Il ne me venait pas à l'idée de polariser là-dessus.
Que faire lorsque l'ayant accompagné en France pour lui installer une chambre d'étudiant alors qu'il était censé préparer l'examen d'entrée à l'IPESUP, je le voyais passer ses journées devant la télévision? J'étais allée chercher ses résultats et j'ai eu la naïveté d'être surprise en apprenant qu'il était recalé.

De bons souvenirs? Si peu. Combien? Juste le sens de l'oued vivifiant le désert. Mon coeur explosait de joie quand il riait avec des enfants de son âge lorsque nous campions chez des amis hors d'Athènes lors du séisme de 81. Non seulement il riait mais il nous faisait nous tordre de rire en imitant le surveillant général du lycée que nous connaissions tous. A ces moments-là il pouvait encore s'oublier.
J'étais fière de lui, sûre de lui avoir donné de bons principes quand, adolescent, il avait préféré endurer une lourde punition plutôt que de moucharder ses camarades avec qui, par solidarité il avait fait disparaître les relevés de notes de la classe.
J'étais fière de lui lorsque son professeur d'économie qui voulait le présenter au Concours Général me disait: « Il ne pense pas au premier degré, il pense au 2ème degré».

J'étais fière de lui quand je voyais ses dessins. Avec un sens extraordinaire de la composition, à neuf ans il représentait des batailles entre Romains et Grecs qui fourmillaient de détails et étonnaient par le mouvement d'une multitude de soldats et de machines de guerre. Sur petit format c'était comme de gigantesques miniatures.
Puis étaient venues les études d'armures, inspirées de celles des samouraïs, les études de gardes d'épées, les études de bijoux barbares, remarquables par la finesse des détails. Et sans que je comprenne la signification profonde de cette thématique, les dessins se sont tronqués, jetés sur le papier sans composition aucune pour ne plus représenter que des têtes de mort, des visages hurlants, des emblèmes nazis, des explosions, des armes qui tuaient sans être tenues par aucune main. Déjà lorsqu'il faisait des projets d'armures ses mannequins avaient une raideur, une statique que je voulais trouver normale. Elle était pourtant à l'image de ce qu'allait devenir son propre maintien: bras et jambes raides, marche raide, mains raides avec les pouces légèrement écartés, raides aussi.

SUITE ET FIN

 

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